ZHAO MENGFU


ZHAO MENGFU
ZHAO MENGFU

Entre le repli de la dynastie Song au sud du fleuve Bleu, en 1127, sous la poussée des Tartares, et sa défaite ultime devant l’envahisseur mongol en 1279, la Chine connut une longue période de scissions, et des traditions artistiques évoluant différemment au Nord et au Sud. Un des aspects positifs de la conquête mongole fut, en réunifiant la Chine, de permettre à nouveau les échanges culturels. Le peintre de bambous Li Kan (1245-1320), le grand paysagiste Gao Kegong (1240-1310) et d’autres artistes du Nord vinrent s’installer à Hangzhou, tandis que des lettrés méridionaux voyageaient pour la première fois librement au Nord. Ils y découvrirent un large pan de leur tradition picturale ignoré sous les Song du Sud.

Deux importants courants de la peinture de paysage de la fin des Cinq dynasties et du début des Song s’étaient perpétués parmi les peintres du Nord, durant le XIIIe siècle: les écoles de Dong Yuan et Juran (Dong-Ju) et de Li Cheng et Guo Xi (Li-Guo). L’influence de ces traditions retrouvées sur la peinture Yuan est soulignée par les auteurs ultérieurs, qui divisent volontiers les peintres du XIVe siècle entre adeptes du style Dong-Ju et disciples de l’école Li-Guo. Mais ce clivage n’est qu’apparent: en fait, la peinture du début des Yuan tente de synthétiser les traditions anciennes du paysage en un idiome qui lui soit propre. Cette démarche, cristallisée autour de la notion de Guyi , «esprit de l’antiquité», est illustrée par Zhao Mengfu, figure centrale de cette période.

Une longue tradition de lettrés et d’artistes

C’est à Wuxing (Zhejiang) que naquit Zhao Mengfu, dans une famille apparentée au premier empereur Song, et qui produisit de multiples talents. Les dons littéraires, favorisés par une formation classique, étaient fréquents dans les familles lettrées; dans la famille de Zhao Mengfu, nombre de peintres et calligraphes se révélèrent aussi: ainsi son frère Zhao Mengyu, son cousin Zhao Mengjian, et les deux fils, Zhao Yi et Zhao Yong, qu’il aura de son épouse Guan Daosheng, elle-même peintre de bambous réputé.

Zhao Mengfu obtient un poste de fonctionnaire sous les Song, puis se retire dans sa ville natale à la chute de la dynastie. C’est là, semble-t-il, qu’il rencontre Qian Xuan et, selon quelques contemporains, qu’il étudie la peinture sous sa direction. Zhao lui-même n’en fait pas état, mais il paraît probable que le jeune homme ait au moins subi l’influence de Qian Xuan, son ami et son aîné de vingt ans. En 1286, Zhao accepte l’invitation à Pékin de l’empereur Kubilaï. Durant neuf ans, les postes dans l’administration mongole et les voyages lui font découvrir la Chine du Nord, et il rassemble une importante collection de peintures anciennes. La liste nous en est fournie dans un catalogue contemporain (Zhou Mi, Yunyan guoyan lu ). Ces œuvres Tang, Cinq dynasties et Song du Nord, rapportées à Wuxing en 1295, vont servir d’assise aux nouvelles expériences picturales du maître. Jusqu’à sa mort, Zhao partage son temps entre sa ville et les postes élevés qu’il assume dans l’administration mongole; il sera gouverneur de province et directeur de l’académie Hanlin, institution impériale qui regroupe des lettrés et des artistes de tout le pays.

Une idée centrale: l’esprit de l’antiquité

Exerçant sur ses contemporains une influence profonde, Zhao Mengfu joua un rôle prépondérant dans le renouvellement de la peinture Yuan. Apôtre du «revival», il n’a pourtant pas laissé un important corpus de textes théoriques. Ses écrits se composent seulement de quelques poèmes, réunis en un Recueil littéraire du pin et de la neige , et de quelques colophons de peintures (Shigutang shuhua huikao /II, compilé en 1682). Dans ces textes, qui proclament sans cesse son allégeance aux anciens, il est malaisé de saisir l’originalité de l’art de Zhao. Chez un artiste moins inspiré que lui, ce retour aux sources aurait pu rester peu créatif, mais Zhao, génie polyvalent, exprime à travers sa peinture et sa calligraphie le sens et les limites de son recours à la tradition. Zhao est le plus grand calligraphe de son temps, son style influençant jusqu’à l’impression xylographique. Des exemples de cette calligraphie sont conservés sur des peintures du maître. Mouton et chèvre (Freer Gallery, Washington) porte deux inscriptions: l’une de Zhao Mengfu, commentaire esthétique conventionnel transcrit en une écriture d’une grande puissance expressive; la seconde inscription, en revanche, de la main de l’empereur Qianlong, n’est qu’une imitation sans vigueur du style calligraphique du maître et souffre mal la comparaison directe avec son modèle. De l’interprétation créatrice à la copie servile, nous avons ici, illustrés, les deux pôles de la «recherche de l’antiquité».

Peintre animalier, peintre de bambous

À l’exception de Cheval et palefrenier sous le vent du musée de Taipei, la plupart des peintures de chevaux attribuées à Zhao paraissent de médiocres copies; en revanche, le Mouton et chèvre (Freer Gallery) constitue un magnifique exemple du style animalier du peintre. Le jeu subtil du pinceau et les effets variés à l’encre illustrent magistralement les différences de ces «frères ennemis» (le même terme, yang , désigne en chinois mouton et chèvre). Installées sur un fond neutre, les deux figures animent l’espace en formant, par la disposition et le raccourci de leur corps, une ellipse qui produit dans la composition une dynamique ininterrompue: le regard suit la longue courbe du dos de la chèvre, puis, parvenu au bout des cornes tendues de la petite tête vindicative, se porte sur l’énorme mouton, enflé et placide sur ses pattes grêles, dont le mouvement de tête nonchalant ramène le spectateur au premier animal. Le traitement souligne les différences de morphologie et de caractère des deux bêtes. Les longs traits d’encre peu diluée formant la robe de la chèvre rappellent le fusain. Au milieu du dos, le pelage est divisé par une ligne claire, courbe dramatique qui crée toute la tension du corps de l’animal. Pour rendre le corps replet et la toison laineuse du mouton, l’artiste utilise une tout autre technique: au-dessus des pattes fines d’un graphisme décidé, une ligne hésitante dessine l’ovale énorme du corps, qu’animent de larges taches de lavis rehaussées de touches d’encre plus profondes.

Zhao est, avec Li Kan (1245-1310), le principal artisan du renouveau de la peinture de bambous à la fin du XIIIe siècle. Ce genre, hérité de Wen Tong et Su Shi, célèbres lettrés du XIe siècle, avait été délaissé sous les Song du Sud. À travers d’innombrables compositions de Bambous, vieux arbres et rocs , Zhao illustre les affinités profondes de la peinture et de la calligraphie.

Le fondateur du paysage Yuan

C’est dans le paysage que la contribution de Zhao sera la plus éclatante. Il poursuit d’abord une recherche archaïsante analogue à celle de Qian Xuan, dont témoigne le Paysage intérieur de Xie Youyu (C. C. Wang, New York), inspiré de l’art des Six dynasties et des styles linéaire et «Vert et Bleu» Tang. Trois compositions postérieures au voyage en Chine du Nord illustrent une évolution profonde. Couleurs d’automne sur les monts Qiao et Hua , de 1296 (Taipei), en couleurs sur papier, marie des éléments stylistiques Tang et des Cinq dynasties dans une composition rythmée et aérée qui marque un progrès décisif sur la période archaïsante précédente. Les œuvres suivantes, toutes monochromes, empruntent des motifs aux peintres des Xe et XIe siècles, les refondant dans un espace où le spectateur, de plain-pied avec le premier plan, embrasse d’un seul coup d’œil un immence panorama: Village au bord de l’eau , daté de 1302 (musée de l’Ancien Palais, Pékin), Rivières et montagnes , 1303 (Gugong, Taipei). Ce nouvel espace, désigné par le peintre Huang Gongwang (1269-1354) du nom de «distance en extension», sera unanimement adopté par les peintres Yuan dans leurs compositions verticales et horizontales. C’est l’apport de Zhao Mengfu d’avoir imposé, au travers d’expériences protéiformes, un espace pictural nouveau qui deviendra synonyme de la peinture Yuan.

Encyclopédie Universelle. 2012.